Toute œuvre pourrait être interprétée de deux manières : soit nous cherchons à comprendre l’évolution historique ou le cheminement personnel de l'artiste à travers lesquels nous lirons les conditions d'élaboration d'une œuvre, soit nous usons de notre propre faculté à déduire le monde particulier qui a mené cette même œuvre à sa réalisation. Deux manières différentes mais nullement opposées. Si la première s’attache à un point de vue par lequel la diachronie des événements saura situer l’œuvre, elle n’exclut en rien la validité d’un examen annexe et complémentaire. On dit en général d'une œuvre d'art qu’elle est la conséquence d’un long travail où la découverte subite l’aura disputé à la gestation. Or, dire ce que doivent, par obligation et par discipline, les premiers travaux de Bernard Plantive au courant Supports-Surfaces est une chose, montrer ce qui l'a conduit à user de ces premières armes pour toucher cette solution épurée en est une autre, dès l’instant où l’on souhaite se garder de l’exclusive mention des événements successifs propres à l’artiste : lorsque nous estimons devoir entrer dans le jeu de l’œuvre, nous donnons enfin, malgré la confidentialité extrême qui fait la nature unique d’une œuvre d’art, un statut complet à celle-ci.
Nous allons donc voir, dès maintenant et à chaque chapitre, qu’une œuvre naît, mais qu’elle vit aussi dès lors qu'elle a su provoquer la multiplicité des regards parmi lesquels comptent celui qui puise sa perception à la source des références et celui qui agit à l'orée de la sensibilité pure, naïve et, ce qui importe ici, disponible.
Revenons à l’inspection de ces « rectangles » : ce qui fait que nous restons cois devant cette chose, c’est autant la facture de l’objet que l’opiniâtreté de l’acte. Qu’est-ce que la valeur de ce travail face à ce qu’on attend en règle générale d’un artiste ? Qu’est-ce que serait même cette valeur face à la notion de travail ? Chercher à répondre c’est déjà jauger le principe du privilège que l’on suppose chez tout vrai artiste : approfondissement ou épuisement, mise en suspens ou restauration, l’artiste face aux choses, évaluant les ressources qui sont autant celles dont il dispose que celles qu’il a en lui, nous apparaît détenir des moyens que nous n’avons pas ou que nous n’osons pas avoir : il fallait effectivement oser concevoir un objet pareil, assumer pleinement la formation unique du regard, encouragé ou démonté dans le commun accord passé avec une critique articulée, formée de la même manière que l’audace créatrice (et c’est ainsi que les quelques paroles jetées par Jacques Sauvageot purent compter), construire pour soi-même, face à soi-même et déjà face aux autres le produit de cette assomption. Privilège que le courage donne et qui ressort avec une netteté plus marquante lorsque la personnalité s’annonce réservée et réfractaire à se livrer. Bernard Plantive, qui a ces traits, est de ceux qui s’attachent à exprimer de la manière la plus crue, la plus épurée, ce qu’ils poursuivent. Et ceux-ci trouvent, dans l’exécution des choix les plus simples, la réalisation de ce qui est poursuivi, à savoir, en quelque sorte, la concentration des ressources qu’ils mobilisent.
Ce sont précisément ces ressources qui doivent être définies. Quelles sont-elles vraiment ? Une manière de maîtriser les choses, la restitution d’un savoir-faire à la fois matériel et spirituel qui justifie la réunion d’artistes attachés aux mêmes visées, ou bien la réalisation d’une compréhension qui s’effectue entre l’artiste et nous-mêmes, non plus la réalisation patrimoniale d'un héritage, mais bien plutôt la constitution d'un nouveau code ?
Regardons de nouveau ces objets : nous constatons que rien ne distingue vraiment le support de l’œuvre même, le châssis en bois est bien l’œuvre au même titre que l’enduit de caséine qui le recouvre ou la cire qui le déborde. Quelle part occupe Supports-Surfaces dans cette œuvre ? L’apparente remise en cause du support et le recours délibéré à des techniques rudimentaires d’application ? Ou bien une part négligeable qui laisse entendre que la leçon a été comprise puis dépassée, et qu’elle autorise enfin l’auteur à proposer dans l’œuvre même les traits qui assurent sa validité ?
Si Soulages met toute son énergie dans une couleur souvent unique, en l’occurrence le noir, c’est qu’il y cherche ce qu’un critique appela un jour la polyluminescence(1). Dans le souci de restituer les qualités du pigment utilisé, dans le souci aussi d’évacuer toute interférence qui serait un obstacle entre sa peinture et le spectateur, il refuse l’expression gestuelle et aboutit, on pourrait dire d’une manière techniquement obligatoire, à cette nudité. Volonté d’effacer ses hésitations, mais volonté aussi, nous dit Clément Rosset, « de soustraire l’œuvre à la temporalité : d’éliminer par conséquent tout ce qui porte la marque du temps, tel précisément le geste dont la suggestion sur la toile suffirait à évoquer le temps par le sentiment qu’il implique la durée, si brève soit-elle, de son accomplissement »(2).
Yves Klein, lui, révèle à l’œil qu’une recherche absolutiste sur la couleur aboutissait, selon lui, au bleu (le « bleu Klein »). Un choix conditionné par une symbolique universelle où le relief même est assujetti à la même teinte, une sorte d’annexion monochromatique(3).
Déjà, à la lecture des missions respectives que Soulages ou Klein ont poursuivies, on perçoit la différence fondamentale de visée. Le dépouillement absolu, c’est pour le premier le refus propre à l’Abstraction Lyrique de représenter désormais de manière explicite la réalité, c’est pour le second, une « nouvelle approche perceptive du réel ». On peut multiplier les exemples. Mais, on peut dès maintenant dire que la simplicité est à la fois un procès et un état.
Pour Bernard Plantive, il est important de voir que cette manière identique d’avoir recours à l’élémentaire, de toucher quelque chose qu’on ne peut approcher autrement, volonté réalisée sous les espèces de tableaux de bois, puise son origine dans un monde qui n’est pas celui de Soulages, ni celui de Klein, ni celui de tous ceux qui poursuivirent les mêmes buts : Reinhardt, Ryman, Malevitch, Barré ou Federle. Ce qui compte pour Bernard Plantive – et ses raisons sont aussi valides que celles de ses confrères – ce n’est pas qu’il partît d’un travail d’installation et d’occupation de l’espace pour aboutir à ce tableau, c’est que la peinture, dans ses principes les plus profonds et les plus élémentaires (une matière sur un support), mais aussi la sculpture, l’architecture, toutes choses connues, célébrées, interprétées, gardent l’actualité de leurs principes : je manipule la matière, je joue avec les marées, j’use des ressources de la terre de Camaret, de la terre glaise, du caillou, du bois, ma personnalité m’a livré les secrets de la concentration de cette manipulation et donc je redécouvre la ligne et la couleur de la peinture, je redécouvre la matière et le volume de la sculpture, je redécouvre l'ordonnance, la disposition, le système des mesures, l'eurythmie, le décor et la distribution de l'architecture(4). Liberté gagnée, celle de la redécouverte qui nous parle, à nous qui redécouvrons constamment le pouvoir non pas de l'art mais bien celui que l'art lui-même nous donne.
Notes :
1 Olivier Cena, Télérama n° 2762, 18 décembre 2002, p. 60.
2 Clément Rosset, « L’objet pictural, Pierres Soulages » in Matière d’art, Hommages, Nantes, éditions Le Passeur-Cecofop, 1992, p. 31.
3 « Quand la peinture veut recommencer à zéro, rappellent Gilles Deleuze et Félix Guattari, en construisant le percept comme un minimum avant le vide, ou en le rapprochant au maximum du concept, elle procède par monochromie libérée de toute maison ou de toute chair. C’est notamment le bleu qui se charge de l’infini, et qui fait du percept une “sensibilité cosmique”, ou ce qu’il y a de plus conceptuel dans la nature, ou de plus “propositionnel”, la couleur en l’absence de l’homme, l’homme passé dans la couleur ; mais, si le bleu (ou le noir ou le blanc) est parfaitement identique dans le tableau, ou d’un tableau à l’autre, c’est le peintre qui devient bleu – “Yves, le monochrome” – suivant un pur affect qui fait basculer l’univers dans le vide, et ne laisse plus rien à faire au peintre par excellence. » Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? Paris, Éditions de Minuit, pp. 171-172.
4 Vitruve, De architectura, Livre I, chap. 2, Paris, Klincksieck, 1995.
© Domaines de l’art
Nous allons donc voir, dès maintenant et à chaque chapitre, qu’une œuvre naît, mais qu’elle vit aussi dès lors qu'elle a su provoquer la multiplicité des regards parmi lesquels comptent celui qui puise sa perception à la source des références et celui qui agit à l'orée de la sensibilité pure, naïve et, ce qui importe ici, disponible.
Revenons à l’inspection de ces « rectangles » : ce qui fait que nous restons cois devant cette chose, c’est autant la facture de l’objet que l’opiniâtreté de l’acte. Qu’est-ce que la valeur de ce travail face à ce qu’on attend en règle générale d’un artiste ? Qu’est-ce que serait même cette valeur face à la notion de travail ? Chercher à répondre c’est déjà jauger le principe du privilège que l’on suppose chez tout vrai artiste : approfondissement ou épuisement, mise en suspens ou restauration, l’artiste face aux choses, évaluant les ressources qui sont autant celles dont il dispose que celles qu’il a en lui, nous apparaît détenir des moyens que nous n’avons pas ou que nous n’osons pas avoir : il fallait effectivement oser concevoir un objet pareil, assumer pleinement la formation unique du regard, encouragé ou démonté dans le commun accord passé avec une critique articulée, formée de la même manière que l’audace créatrice (et c’est ainsi que les quelques paroles jetées par Jacques Sauvageot purent compter), construire pour soi-même, face à soi-même et déjà face aux autres le produit de cette assomption. Privilège que le courage donne et qui ressort avec une netteté plus marquante lorsque la personnalité s’annonce réservée et réfractaire à se livrer. Bernard Plantive, qui a ces traits, est de ceux qui s’attachent à exprimer de la manière la plus crue, la plus épurée, ce qu’ils poursuivent. Et ceux-ci trouvent, dans l’exécution des choix les plus simples, la réalisation de ce qui est poursuivi, à savoir, en quelque sorte, la concentration des ressources qu’ils mobilisent.
Ce sont précisément ces ressources qui doivent être définies. Quelles sont-elles vraiment ? Une manière de maîtriser les choses, la restitution d’un savoir-faire à la fois matériel et spirituel qui justifie la réunion d’artistes attachés aux mêmes visées, ou bien la réalisation d’une compréhension qui s’effectue entre l’artiste et nous-mêmes, non plus la réalisation patrimoniale d'un héritage, mais bien plutôt la constitution d'un nouveau code ?
Regardons de nouveau ces objets : nous constatons que rien ne distingue vraiment le support de l’œuvre même, le châssis en bois est bien l’œuvre au même titre que l’enduit de caséine qui le recouvre ou la cire qui le déborde. Quelle part occupe Supports-Surfaces dans cette œuvre ? L’apparente remise en cause du support et le recours délibéré à des techniques rudimentaires d’application ? Ou bien une part négligeable qui laisse entendre que la leçon a été comprise puis dépassée, et qu’elle autorise enfin l’auteur à proposer dans l’œuvre même les traits qui assurent sa validité ?
Si Soulages met toute son énergie dans une couleur souvent unique, en l’occurrence le noir, c’est qu’il y cherche ce qu’un critique appela un jour la polyluminescence(1). Dans le souci de restituer les qualités du pigment utilisé, dans le souci aussi d’évacuer toute interférence qui serait un obstacle entre sa peinture et le spectateur, il refuse l’expression gestuelle et aboutit, on pourrait dire d’une manière techniquement obligatoire, à cette nudité. Volonté d’effacer ses hésitations, mais volonté aussi, nous dit Clément Rosset, « de soustraire l’œuvre à la temporalité : d’éliminer par conséquent tout ce qui porte la marque du temps, tel précisément le geste dont la suggestion sur la toile suffirait à évoquer le temps par le sentiment qu’il implique la durée, si brève soit-elle, de son accomplissement »(2).
Yves Klein, lui, révèle à l’œil qu’une recherche absolutiste sur la couleur aboutissait, selon lui, au bleu (le « bleu Klein »). Un choix conditionné par une symbolique universelle où le relief même est assujetti à la même teinte, une sorte d’annexion monochromatique(3).
Déjà, à la lecture des missions respectives que Soulages ou Klein ont poursuivies, on perçoit la différence fondamentale de visée. Le dépouillement absolu, c’est pour le premier le refus propre à l’Abstraction Lyrique de représenter désormais de manière explicite la réalité, c’est pour le second, une « nouvelle approche perceptive du réel ». On peut multiplier les exemples. Mais, on peut dès maintenant dire que la simplicité est à la fois un procès et un état.
Pour Bernard Plantive, il est important de voir que cette manière identique d’avoir recours à l’élémentaire, de toucher quelque chose qu’on ne peut approcher autrement, volonté réalisée sous les espèces de tableaux de bois, puise son origine dans un monde qui n’est pas celui de Soulages, ni celui de Klein, ni celui de tous ceux qui poursuivirent les mêmes buts : Reinhardt, Ryman, Malevitch, Barré ou Federle. Ce qui compte pour Bernard Plantive – et ses raisons sont aussi valides que celles de ses confrères – ce n’est pas qu’il partît d’un travail d’installation et d’occupation de l’espace pour aboutir à ce tableau, c’est que la peinture, dans ses principes les plus profonds et les plus élémentaires (une matière sur un support), mais aussi la sculpture, l’architecture, toutes choses connues, célébrées, interprétées, gardent l’actualité de leurs principes : je manipule la matière, je joue avec les marées, j’use des ressources de la terre de Camaret, de la terre glaise, du caillou, du bois, ma personnalité m’a livré les secrets de la concentration de cette manipulation et donc je redécouvre la ligne et la couleur de la peinture, je redécouvre la matière et le volume de la sculpture, je redécouvre l'ordonnance, la disposition, le système des mesures, l'eurythmie, le décor et la distribution de l'architecture(4). Liberté gagnée, celle de la redécouverte qui nous parle, à nous qui redécouvrons constamment le pouvoir non pas de l'art mais bien celui que l'art lui-même nous donne.
Notes :
1 Olivier Cena, Télérama n° 2762, 18 décembre 2002, p. 60.
2 Clément Rosset, « L’objet pictural, Pierres Soulages » in Matière d’art, Hommages, Nantes, éditions Le Passeur-Cecofop, 1992, p. 31.
3 « Quand la peinture veut recommencer à zéro, rappellent Gilles Deleuze et Félix Guattari, en construisant le percept comme un minimum avant le vide, ou en le rapprochant au maximum du concept, elle procède par monochromie libérée de toute maison ou de toute chair. C’est notamment le bleu qui se charge de l’infini, et qui fait du percept une “sensibilité cosmique”, ou ce qu’il y a de plus conceptuel dans la nature, ou de plus “propositionnel”, la couleur en l’absence de l’homme, l’homme passé dans la couleur ; mais, si le bleu (ou le noir ou le blanc) est parfaitement identique dans le tableau, ou d’un tableau à l’autre, c’est le peintre qui devient bleu – “Yves, le monochrome” – suivant un pur affect qui fait basculer l’univers dans le vide, et ne laisse plus rien à faire au peintre par excellence. » Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? Paris, Éditions de Minuit, pp. 171-172.
4 Vitruve, De architectura, Livre I, chap. 2, Paris, Klincksieck, 1995.
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