jeudi 22 novembre 2007

Bernard Plantive #05


Bernard Plantive, Sans titre, 2002, bois, caséine, noir de fumée, 20 x 25 cm.

Tableau


Sans mener d’autre action qu’un simple contact, notre regard se pose indolemment sur l’espace que le tableau circonscrit. Il y rencontre des grandeurs et des formes. La reconnaissance n’y trouve aucun souci. Le tableau, fixé, en présentation, se soumet à ce rapide examen qui nous livre le programme d'une composition élémentaire : quelques carrés apparaissent dans un quadrillage dont on perçoit seulement la suggestion, une fixation pigmentaire occupe le plan, révélant pour l’occasion la proportion de son dosage avec celle du plan qui l’accueille.

Notre perception n’a guère de difficulté à identifier les propriétés de ces objets ; leur force, leur unité, leur stabilité, ce sont d’abord et avant tout celles qui assurent la prégnance de leur forme, l’équilibre de leur figure, malgré la dissimulation des carrés et l’éventuelle ségrégation des unités, malgré le tourment du pigment et le tremblement de notre unification sensible. Le rectangle impose l’évidence de sa forme.

Ici, nous sommes en présence d’objets de perception, qui sollicitent la vision et invitent ceux qui les regardent à la simple et fortuite structuration de leur champ visuel. Aussi le regard trouve-t-il confirmation de ce qu’il a donné à la perception : une rencontre furtive qui lui a juste dit qu’il n’était pas sur un plan d’égalité avec cette chose, que celle-ci l’assurait bien, qu’au contraire des rêves, en mordant dans la réalité, elle était rigoureusement détachée de lui. Voilà sans dommage le regard conscient qu’il se distingue bien du monde dans lequel cet objet est placé.

Étrange spectacle d’une insigne banalité, d’une intention artisanale à peine marquée, un peu scandaleuse tant l’acte paraît simple, presque inutile. Comme si ces œuvres laissaient penser qu’elles avaient été juste traversées par quelques actes qui se cherchaient et qu’elles en avaient gardé la trace du passage. Comme si elles restituaient, pareilles à un écho fossile, la première audace artisanale qui entend affronter le désordre, ou la seconde audace, dans la hiérarchie des techniques, qui entend l’organiser(1).

Est-ce en raison de la rectitude de la figure ? Est-ce dû à l’épaisseur qui la détache clairement de la paroi ? Aucune absorption dans le champ visuel ne dissimule la moindre forme. Ce qui reste couvert n’est nullement inexistant, pas d’examen nécessaire qui analyserait d’éventuelles composantes jusqu’alors cachées. L’objet est exempt de sortilège. Tout va bien.

Il n’y a rien dans ce qui est passé en revue chez cet objet qui pourrait être matière à doute. Un accident, peut-être, ferait lever notre sourcil : sur la tranche, un carré noir apparaît au grand jour et suggère avec une candeur toute délicate qu’on pourrait bien croire à la profondeur, à un assemblage de cubes, comme dans un jeu de construction. Mais la duperie ne va pas plus loin, l’illusion est rapidement déjouée. Il ne peut être donné accès au trompe-l’œil dans une facture aussi retenue et austère. Si l’on remarque les traits qui prolongent le carroyage deviné, c’est pour noter les intentions d’un homme conscient de son acte et qui entend bien « laisser traîner » ce qu’il a fait par des marques d’arpenteurs, dont l’intention trahit la mesure qu’il a prise de l’enjeu simple de son travail, et le détachement presque ironique qui l’a porté.

Pourquoi une chose pareille ? Comment peut-elle prétendre à exister ?


Note :
1 Peut-être ces deux étapes, représentées respectivement par le tableau dont le support accueille un travail à base de cire, et par celui qui se trouve quadrillé et enveloppé, peuvent-elles s’approcher avantageusement de la Moîra parménidienne (puissance qui lie tout l’étant) pour le premier et du logos héraclitéen pour le second (logos : assembleur de mots et assembleur des choses), idées défendues par Henry Maldiney dans Aîtres de la langue et demeures de la pensée.

© Domaines de l’art

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