vendredi 26 octobre 2007

Bernard Plantive #02


Johannes Vermeer, La ruelle, 1658, 54,3 cm x 44 cm. Rijksmuseum, Amserdam.

La valeur d’une œuvre passe certes par l’analyse de ce que la critique et l’histoire auront retenu. Mais elle traverse aussi le champ de cette disposition oscillante que nous avons tous. Ce jeu à la fois sensible et mental qui cherche non pas tant ce qu’il y a de beau dans une œuvre, mais plutôt ce qui lui revient, trouvant ainsi en elle et autour d’elle les moyens, comme le disait Wittgenstein, de la
comprendre (1).

Ce serait alors, en quelque sorte, une façon de joindre à nos inclinations un effort supplémentaire, celui que nous recevons de toutes les formes d’éducation parmi lesquelles la curiosité serait le mode le plus personnel. Un tel ajustement du regard pourra nous dire finalement, si oui ou non nous acceptons que l’œuvre importe à notre jugement : pratique constante qui ne serait nullement mesurable, si bien que ni la psychologie ni le raisonnement analytique ne sauraient fournir l’intégralité de l’explication. Nous aurions beau, selon l’un ou l’autre principe, examiner éternellement les précieux mécanismes de nos décrets, nous ne saurons jamais vraiment pourquoi il nous est dit qu’une œuvre est belle, qu’une œuvre est grande, qu’une œuvre occupe dans la sphère d’une existence entière une place vitale.

Ce que nous opérons tout d’abord devant une œuvre de Vermeer ou de Wim Delvoye c’est chercher non pas comment dire ce qu’est l’œuvre, ni même comment la décrire, mais bien chercher comment régler la vie de notre intelligence sur celles de nos audaces et de nos refus. Certains mondes sont à conquérir plus que d’autres selon ce qu’une œuvre expose à notre doute. Soit elle entend maintenir l’
irrésolution, soit elle prend le parti d’égarer momentanément les clés. L’effort porte non pas sur la résolution de ces mystères mais sur les chemins, plus ou moins longs, qu’il faut emprunter.

Quand Ungaretti déclare, au terme de sa courte présentation de Vermeer : « récapitulant ce que j’ai dit jusqu’ici, naïvement, de Vermeer, je noterai que nous pouvons déjà pressentir les motifs qui le distinguent des “petits maîtres”, ses contemporains : l’importance pour lui de la lumière, qu’il considère en elle-même, comme une couleur, et dont il fait – ses tableaux l’attestent – l’âme de toute couleur »
(2), que dit-il ? Il montre, à la faveur du progrès de sa réflexion, qu’il faut avoir saisi les véritables promesses que donnent lumière et couleur, c’est-à-dire des promesses qui nous sont faites, pour comprendre pourquoi Vermeer est allé plus loin que les autres.

C’est bien cette magie particulière à l’art qui nous place subitement devant ce que nous savons ou croyons savoir du monde : ce que je sais de la lumière, ce que je sais de la couleur, aurais-je soupçonné que cela pouvait livrer autre chose, que cela pouvait être, placé sur l’équilibre de la science et de la sensation, une réalité que je n’imaginais pas ou que je voulais tant imaginer ? La magie n’est pas une leçon et ne nous dit pas : « lumière selon Vermeer ». L’œuvre nous maintient en fait dans ce
temps opportun, ce kairos (3) où plusieurs lumières se superposent. Celle que Vermeer assimilerait à la couleur, celle également que notre chair connaît par toutes ses ressources, par ses multiples déploiements. « Couleur », bien sûr, mais aussi « chaleur », « aveuglement », « jour », « vie »...

Une nouvelle fois c’est le cheminement vers la compréhension qui libère les moyens de saisir l’œuvre. Cheminement dans des mondes variés, différents ou incompatibles, dès lors que ce qui forge l’œuvre nous invite à les examiner. Telle l’œuvre de Delvoye qui nécessite que l’on interroge les propres critères de notre goût et les valeurs que la société accorde aux choses lorsqu’elles sont déclarées esthétiques ou non, pour recevoir pleinement la relecture « indonésienne » d’une pelleteuse ou la mise en œuvre d’une machine à excréments.


Notes :
1 Ludwig Wittgenstein, « Leçons sur l’esthétique » in
Leçons et conversations, Paris, éditions Gallimard,1992.
2 Giuseppe Ungaretti,
Vermeer, traduction de l’italien par Philippe Jaccottet, Caen, l’Échoppe, 1990, pp. 22-23.
3 Le
kairos aristotélicien, « le moment où le cours du temps, insuffisamment dirigé, semble comme hésiter et vaciller, pour le bien comme pour le mal de l’homme », Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, p. 104. Voir également Anne Cauquelin, Aristote, Paris, Éditions du Seuil, 1994, p. 53 : « Kairos : le hasard, ce qui arrive. Gérer ce kairos est l’affaire du prudent, de l’homme avisé, qui sait ce qu’il convient de faire au bon moment. Issu d’une réflexion sur le temps, ‘nombre du mouvement’ selon la définition du livre IV de la Physique, le kairos introduit l’idée d’une évaluation des possibles. En soi, le hasard, simple rencontre d’aléas, n’est rien, il n’est que ce que l’homme avisé en fera. La prudence, dès lors, est l’habileté à saisir par une perception intuitive du singulier, le juste moment d’agir. »

© Domaines de l'art.

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